mercredi 16 janvier 2013

DétouR


UN

Je sentais encore les gouttes d’eaux ruisseler sur mon visage, le gout du sel sur mes lèvres. Sa tête était posée sur mes genoux, elle respirait en faisant un drôle de bruit auquel je n’étais pas habitué. Dans ses yeux, je lisais l’inquiétude et la peur. J’adorais l’idée qu’elle savourait chacune de mes caresses, pour d’obscures raisons j’étais convaincu qu’elle était sensible à ma façon de prendre sa gueule entre mes mains…j’ai toujours fait ça, comme un sculpteur et sa boulle de glaise. Sa langue dépassait, elle me léchait pour me rassurer. J’ai hurlé à ma mère d’accélérer jusqu’à la clinique où nous allions depuis sa naissance. Ma mère négociait chaque virage comme un pilote de F1, en même  temps elle expliquait au téléphone que Ponga s’était blessé pendant un exercice de sauvetage en mer...Elle se tordait de douleur au niveau du ventre. Ponga est une bête magistrale que j’entrainais tous les samedis en mer, un terre neuve qui m’accompagnais depuis mes premiers souvenirs d’enfant. Les portes se sont ouvertes dans un fracas de cliquetis, j’essayais de rester le plus proche d’elle, pour pas qu’elle ait peur. Agnès, notre véto l’a très vite diagnostiqué… j’étais resté avec elle mais je lisais sur ses lèvres un bien vilain mot ; splénomégalie, dit-elle à ma mère, qui acquiesça comme on annonce une varicelle aigu. Le retournement d’estomac chez ce type de chien âgé est très sérieux, je le savais. Ponga a mis sa grosse pate sur ma main qui lui caressait les babines. Le regard de ma mère s’est assombri, l’opération a très peu de chance de réussite, mais elle est surtout très couteuse et nous étions en galère depuis toujours.

DEUX

Arslane, un vieil arabe de 70 ans arpente le métro sans trop vraiment savoir se repérer. Il finit par déboucher sur une avenue aussi grise que ses vieux os. La guichetière de la banque où il retire une épaisse liasse de billet lui demande s’il part en vacance. Arslane ne répond pas, en sortant il longe les murs des hautes façades parisiennes. Un papier effiloché par le temps soigneusement coincé sous le plastique de son portefeuille de toujours indique une adresse précise, il s’agit d’une agence de voyage spécialisée dans le moyen orient, en la sortant, une photo avec ses deux jeunes fils manque de tomber. Il prend soin de la ranger pour ne pas qu’elle prenne la pluie. Essoufflé il finit par trouver la vitrine de l’agence, la conseillère lui demande son passeport. Il lui répond en arabe. Elle ne comprend rien. Arslane n’a pas de passeport. Pour se rendre en Palestine, s’il veut prendre l’avion…il lui en faut un. Il sort sous la pluie qui continue de tomber, un vertige le saisit, adossé contre le mur, il se ressaisit et reprend son chemin à contre sens d’une foule qui semble vouloir l’empêcher d’avancer. Son long manteau cache bien mal sa vieille carcasse qu’il a du mal a faire marcher, assis sur un banc, il sort un téléphone de sa poche…Il n’y a qu’un seul contact dans son répertoire. Hakim arrive peu de temps après et réveille le vieux lion qui s’était affaissé sur le banc d’un parc. Les 2 hommes se connaissent, il y a entre eux la distance d’un secret mal dissimulé, d’un mensonge raté. Arslane veut rejoindre la terre de ses fils, et lui demande comment faire sans passeport. Impossible. Hakim l’accompagne jusqu’à la gare, les deux hommes se figent alors que l’annonce du départ imminent résonne sur le quai. Hakim lui chuchote que ses deux fils l’ont inspiré, et qu’il doit  être fier d’eux. Arslane voit la porte se refermer sur le visage d’Hakim au travers de la vitre, le train démarre, enfonçant le vieil homme dans son siège.

 

 

TROIS

Dans la voiture qui nous ramenait à la maison je me suis retourné par reflexe pour m’assurer que Ponga allait bien…La banquette était vide, ma chienne ne parvenait plus à marcher, il était plus prudent de la laisser sous surveillance à la clinique. Ma mère insulta un taxi qui l’empêchait de garer sa voiture face à chez nous, mon vieux voisin Arslane…que nous n’avions pas vu depuis quelques jours en descendit et rentra chez lui sans même nous saluer. Maman m’envoyait souvent chez lui pour partager de la nourriture en trop, on le savait seul depuis que nous étions arrivé dans le quartier. La porte de chez Arslane se referma dans un écho que le vide de sa maison ne pouvait cacher. Au travers de sa fenêtre, je le voyais prendre place autour d’une petite table de cuisine…j’imaginais bien une vieille machine à café laissant s’écouler le liquide noire par petite goutes bruyante. Arslane sorti l’épaisse liasse de billet dans un geste d’abandon qui laissa glisser les billets jusqu’à recouvrir la surface laquée d’un plastique jauni par le temps. Je cachais mes économies au creux d’une bible dans laquelle j’avais découpé un rectangle d’une centaine de page, la dizaine de billet qui s’y cachait ne suffirait pas. J’appréhendais forcement cette discussion avec ma mère, mais nous devions l’avoir. Assis face à face, j’avais descendu le peu d’argent que j’avais économisé…Elle avait déjà préparé le Tupperware d’Arslane sur un coin de meuble. Je savais qu’elle commencerait par cette phrase, on avait déjà du mal à me payer la cantine du lycée et que l’opération avait peu de chance de réussite. Elle avait raison sur tous les points, mais aucun ne parvenait à trouver la mienne de raison. J’ai vomis ma colère, chercher à comprendre pourquoi le monde ne pouvait pas, pour une fois tourner d’un autre sens…je me suis perdu dans cet instant, y’avait plus rien excepté cette rage qui prenait l’allure d’une fissure niché au creux du barrage dans laquelle vient s’engouffrer la force des éléments. Cette déferlante souffla tout sur son passage, il n’était plus question de Ponga et moi, mais du vide qu’elle allait laisser et qui était un tout autre problème, j’ai repris le souffle de mes esprits dans une cuisine dévastée par un tremblement, ma mère n’y était plus, j’étais acculé contre un mur et ne pouvais imaginer de chose plus rassurante que la pression que j’exerçais dessus. Affamé, j’ai attrapé le repas destiné au voisin et commencé à manger les pommes de terre sautées au gruyère qu’elle lui avait préparé, impossible d’avaler quoi que soit, j’ai tout recraché. En remettant en ordre la cuisine, j’ai vu la lumière de chez Arslane encore allumée.

QUATRE.

 Pas de quatre...fausse piste :)
 

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