UN
Je sentais encore les gouttes
d’eaux ruisseler sur mon visage, le gout du sel sur mes lèvres. Sa tête était
posée sur mes genoux, elle respirait en faisant un drôle de bruit auquel je
n’étais pas habitué. Dans ses yeux, je lisais l’inquiétude et la peur.
J’adorais l’idée qu’elle savourait chacune de mes caresses, pour d’obscures
raisons j’étais convaincu qu’elle était sensible à ma façon de prendre sa
gueule entre mes mains…j’ai toujours fait ça, comme un sculpteur et sa boulle
de glaise. Sa langue dépassait, elle me léchait pour me rassurer. J’ai hurlé à
ma mère d’accélérer jusqu’à la clinique où nous allions depuis sa naissance. Ma
mère négociait chaque virage comme un pilote de F1, en même temps elle expliquait au téléphone que Ponga s’était
blessé pendant un exercice de sauvetage en mer...Elle se tordait de douleur au
niveau du ventre. Ponga est une bête magistrale que j’entrainais tous les
samedis en mer, un terre neuve qui m’accompagnais depuis mes premiers souvenirs
d’enfant. Les portes se sont ouvertes dans un fracas de cliquetis, j’essayais
de rester le plus proche d’elle, pour pas qu’elle ait peur. Agnès, notre véto
l’a très vite diagnostiqué… j’étais resté avec elle mais je lisais sur ses
lèvres un bien vilain mot ; splénomégalie, dit-elle à ma mère, qui
acquiesça comme on annonce une varicelle aigu. Le retournement d’estomac chez
ce type de chien âgé est très sérieux, je le savais. Ponga a mis sa grosse pate
sur ma main qui lui caressait les babines. Le regard de ma mère s’est assombri,
l’opération a très peu de chance de réussite, mais elle est surtout très
couteuse et nous étions en galère depuis toujours.
DEUX
Arslane, un vieil arabe de 70 ans
arpente le métro sans trop vraiment savoir se repérer. Il finit par déboucher
sur une avenue aussi grise que ses vieux os. La guichetière de la banque où il
retire une épaisse liasse de billet lui demande s’il part en vacance. Arslane
ne répond pas, en sortant il longe les murs des hautes façades parisiennes. Un
papier effiloché par le temps soigneusement coincé sous le plastique de son
portefeuille de toujours indique une adresse précise, il s’agit d’une agence de
voyage spécialisée dans le moyen orient, en la sortant, une photo avec ses deux
jeunes fils manque de tomber. Il prend soin de la ranger pour ne pas qu’elle
prenne la pluie. Essoufflé il finit par trouver la vitrine de l’agence, la
conseillère lui demande son passeport. Il lui répond en arabe. Elle ne comprend
rien. Arslane n’a pas de passeport. Pour se rendre en Palestine, s’il veut
prendre l’avion…il lui en faut un. Il sort sous la pluie qui continue de
tomber, un vertige le saisit, adossé contre le mur, il se ressaisit et reprend
son chemin à contre sens d’une foule qui semble vouloir l’empêcher d’avancer. Son
long manteau cache bien mal sa vieille carcasse qu’il a du mal a faire marcher,
assis sur un banc, il sort un téléphone de sa poche…Il n’y a qu’un seul contact
dans son répertoire. Hakim arrive peu de temps après et réveille le vieux lion
qui s’était affaissé sur le banc d’un parc. Les 2 hommes se connaissent, il y a
entre eux la distance d’un secret mal dissimulé, d’un mensonge raté. Arslane
veut rejoindre la terre de ses fils, et lui demande comment faire sans
passeport. Impossible. Hakim l’accompagne jusqu’à la gare, les deux hommes se
figent alors que l’annonce du départ imminent résonne sur le quai. Hakim lui
chuchote que ses deux fils l’ont inspiré, et qu’il doit être fier d’eux. Arslane voit la porte se
refermer sur le visage d’Hakim au travers de la vitre, le train démarre, enfonçant
le vieil homme dans son siège.
TROIS
Dans la voiture qui nous ramenait
à la maison je me suis retourné par reflexe pour m’assurer que Ponga allait
bien…La banquette était vide, ma chienne ne parvenait plus à marcher, il était
plus prudent de la laisser sous surveillance à la clinique. Ma mère insulta un
taxi qui l’empêchait de garer sa voiture face à chez nous, mon vieux voisin
Arslane…que nous n’avions pas vu depuis quelques jours en descendit et rentra
chez lui sans même nous saluer. Maman m’envoyait souvent chez lui pour partager
de la nourriture en trop, on le savait seul depuis que nous étions arrivé dans
le quartier. La porte de chez Arslane se referma dans un écho que le vide de sa
maison ne pouvait cacher. Au travers de sa fenêtre, je le voyais prendre place
autour d’une petite table de cuisine…j’imaginais bien une vieille machine à
café laissant s’écouler le liquide noire par petite goutes bruyante. Arslane
sorti l’épaisse liasse de billet dans un geste d’abandon qui laissa glisser les
billets jusqu’à recouvrir la surface laquée d’un plastique jauni par le temps.
Je cachais mes économies au creux d’une bible dans laquelle j’avais découpé un
rectangle d’une centaine de page, la dizaine de billet qui s’y cachait ne
suffirait pas. J’appréhendais forcement cette discussion avec ma mère, mais
nous devions l’avoir. Assis face à face, j’avais descendu le peu d’argent que
j’avais économisé…Elle avait déjà préparé le Tupperware d’Arslane sur un coin
de meuble. Je savais qu’elle commencerait par cette phrase, on avait déjà du
mal à me payer la cantine du lycée et que l’opération avait peu de chance de
réussite. Elle avait raison sur tous les points, mais aucun ne parvenait à
trouver la mienne de raison. J’ai vomis ma colère, chercher à comprendre pourquoi
le monde ne pouvait pas, pour une fois tourner d’un autre sens…je me suis perdu
dans cet instant, y’avait plus rien excepté cette rage qui prenait l’allure
d’une fissure niché au creux du barrage dans laquelle vient s’engouffrer la
force des éléments. Cette déferlante souffla tout sur son passage, il n’était
plus question de Ponga et moi, mais du vide qu’elle allait laisser et qui était
un tout autre problème, j’ai repris le souffle de mes esprits dans une cuisine
dévastée par un tremblement, ma mère n’y était plus, j’étais acculé contre un
mur et ne pouvais imaginer de chose plus rassurante que la pression que
j’exerçais dessus. Affamé, j’ai attrapé le repas destiné au voisin et commencé
à manger les pommes de terre sautées au gruyère qu’elle lui avait préparé,
impossible d’avaler quoi que soit, j’ai tout recraché. En remettant en ordre la
cuisine, j’ai vu la lumière de chez Arslane encore allumée.
QUATRE.