Les pierres ont une mémoire ; les
galets, les cailloux, le sable et la poussière. On oublie trop souvent que
tenir une pierre dans la main, c’est tenir la mémoire du monde. C’est
d’ailleurs amusant cette forme ronde que la nature leur dessine et que l’homme
leur préfère. La rondeur des formes naturelles m’a souvent intrigué, rien a
voir avec la douceur des fesses et pourtant difficile de s’en décrocher…de ce
souvenir ancestral. Quelques caillasses trainaient dans la veste de ma poche,
la dernière fois que j’ai pu choisir moi même mes habits c’était la dernière
fois que j’ai pu choisir de sortir par moi même, avant d’être ici, placé comme
ils m’ont dit. Trois dés de forme hexagonale que j’aimais faire circuler au fin
fond d’une autoroute ravagée par le temps, parfois ils tombaient de ma main,
parfois mes doigts semblaient tomber eux aussi. Le doux glissement des faces
les unes contre les autres déplaçait des nuages dans ma tête, je pressentais,
surtout lorsque les visites étaient finies, des vagues de sensations douces,
des images sucrées nappées de sonorités généreuses…Dans ces rares moment de
paix je revenais à l’origine, à la rondeur du ventre de ma mère. Tout semblait
suspendu alors, et je sentais que dans ces moments là, je pouvais partir,
quitter une bonne fois pour toute ce corps devenu aussi regrettable qu’il
semblait magnétique au temps. Le même cauchemar venait alors juste de me
réveiller, une horloge comtoise démesurée explosait devant moi, j’assistais
attachée à une chaise au cataclysme, terrorisé d’être déchiré par des débris de
verre et de bois…Il n’y avait que ce geste pour me calmer, je polissais un peu
plus les parois de histoire, je devenais la petite histoire de mes petits
cailloux, et ça me faisait du bien de m’imaginer poussière, ce qui fatalement
semblait de toute façon approcher à grand pas…79 années contre l’âge du monde.
Quelque
chose lui était arrivée, quelque chose lui a imposé une forme de paradis
terrestre, comme une prison faite de feuillage. Son quotidien se résume
ainsi : Tremblement, insomnie, cabane, surveillance, isolement
technologique, câblage blindé, champs électrique, étanchéité, nuisance
magnétique, accélération cardiaque, sudation, acouphènes, cactus, bougies,
sensation de brûlure, isolement, solitude, folie, haine du touriste, des leurs
ondes, de leur pollution magnétique, fuite, vandalisme, vieille voiture,
nausées, terrain de camping, absurde, jumelle, révolte, souche d’arbre, pureté,
propane…huile d’olive. L’huile d’olive était devenue la seule chose qui semblait
apaiser le mal dont il souffre depuis son enfance, jusqu’à aujourd’hui. 23
années contre l’onde du monde.
J’évitais de trainer les couloirs, de risquer
le précipice de leurs yeux, de croiser les flashs des téléviseurs de toutes les
chambres de mon étage…tous allumés pour combler l’ennui. Pourtant, je m’y
risquais à chaque fois que Daniel commençait son service de nuit. Il se faisait
déposer par son ami à l’arrière du bâtiment pour être sure que personne ne les
surprenne, là ils s’embrassaient avant de se quitter toute la nuit durant.
J’aimais ces moments. Ils étaient courts, mais c’était devenu rare de croiser
la tendresse ici bas. L’ascenseur de l’étage venait de sonner son arrivée, le
gros chariot de médocs trin ballait derrière lui deux infirmières déjà endormies
par le chuchotement du métal et des pilules. Sagement je regagnais ma chambre.
Félix
avait développé tout un univers autours de son handicap, son incapacité de
vivre entouré de champs électromagnétiques avait forcé la brèche d’un
imaginaire surprenant, capable de rester au fait de l’actualité tout en vivant
loin du monde civilisé, de se préserver d’un monde qui n’avait pas su et voulu
envisager, que la technologie le faisait terriblement souffrir. Loin de sa
petite cabane (sur le toit de laquelle il avait placé la monture d’un vélo qui
produisait ce qui lui fallait d’électricité) était installé un poste de radio
qu’un branchement complexe permettait d’entendre les nouvelles du monde au
travers le pavillon d’un gramophone : L’immense iceberg des terres du nord
défrayait la chronique depuis qu’il avait traversé l’atlantique et
s’engouffrait dans le couloir entre l’Angleterre et la France…Pour la première
fois de l’histoire, des milliers d’intrépides s’étaient risqués a rejoindre
l’île britannique au continent européen en traversant ses quelques cinquante
kilomètre de glace éphémère. Félix fermait les yeux et imaginait ce petit
miracle…Brutalement, une rare douleur oubliée le percute l’arrachant à sa
traversée en traîneau, le drapeau anglais noué autours du cou devint alors une
corde qui l’étouffe, sa peau le démange terriblement, une barre de fer associé
au grincement aigu d’un ultrason compresse son crane. Pour soulager ces
agressions d’un monde lointain, une douche laissait s’écouler sur son corps en crise
des litres d’huile d’olive, ça faisait longtemps qu’il ne l’avait pas utilisé,
quelque chose s’approchait, une menace qui effritait le fragile équilibre entre
lui et le reste du monde.
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